L’autonomie, sur papier, ça sonne comme la liberté. Choisir ses mandats, gérer son horaire, dire non quand ça ne fait plus de sens. Dans la vraie vie, beaucoup de travailleurs indépendants découvrent une version un peu moins instagrammable de cette liberté : celle où un seul client occupe presque tout l’espace. C’est là que le travail autonome dépendant entre en scène, sans faire de bruit et sans prévenir.
Ce statut n’est pas une étiquette officielle gravée dans la loi québécoise. C’est plutôt une réalité vécue. On parle de travailleurs qui sont légalement autonomes, mais économiquement très liés à un donneur d’ouvrage principal. Autrement dit, indépendants sur le papier, dépendants dans le compte bancaire. Et non, ce n’est ni rare ni honteux.
Au Québec, les critères pour distinguer un salarié d’un travailleur autonome reposent notamment sur le degré de contrôle exercé, l’intégration à l’organisation et le risque financier assumé (CNESST, s.d.). Dans les faits, plusieurs djobeurs cocheraient des cases des deux côtés. Ils gèrent leurs impôts, leur matériel, leurs assurances, mais travaillent toujours pour la même organisation, parfois selon des règles très précises. Rien d’illégal là-dedans, mais une zone grise qui mérite d’être comprise.
Pourquoi cette situation est-elle si répandue ? D’abord parce qu’elle offre des opportunités réelles. Pour beaucoup, commencer avec un client principal permet de stabiliser ses revenus, d’acquérir de l’expérience et de bâtir une crédibilité. Ensuite, parce que le marché pousse dans ce sens. Les entreprises recherchent de la flexibilité, les travailleurs recherchent de l’autonomie, et les plateformes facilitent la rencontre. Résultat : un équilibre parfois fragile, mais fonctionnel.
La vulnérabilité associée au travail autonome dépendant est souvent mal comprise. Elle ne signifie pas être en danger constant ou exploité. Elle renvoie plutôt à une exposition accrue aux imprévus : perte soudaine de mandat, absence de protections sociales équivalentes à celles d’un salarié, pouvoir de négociation limité lorsque l’essentiel du revenu provient d’un seul client (Rudner, 2022 ; Sport Law Canada, 2021).
Cela dit, beaucoup de djobeurs vivent cette réalité sans la subir. Ils développent des stratégies, parfois sans même les nommer : accepter des mandats ponctuels ailleurs, refuser certaines clauses trop contraignantes, ou encore structurer leur pratique comme une véritable entreprise. Ce sont souvent ces petits réflexes qui font toute la différence.
Il reste toutefois un point central à ne pas sous-estimer : lorsqu’on choisit d’être travailleur indépendant, il est essentiel de préserver ce statut. La dépendance économique prolongée à un seul client augmente non seulement la vulnérabilité financière, mais aussi le risque de requalification en tant qu’employé. Au Québec, si la relation ressemble trop à un lien d’emploi — horaires imposés, supervision étroite, intégration aux équipes internes — les autorités peuvent conclure qu’il ne s’agit plus réellement de travail autonome (CNESST, s.d. ; Revenu Québec, s.d.).
Être vigilant à ce niveau n’est pas une formalité administrative : c’est un choix stratégique. Conserver son autonomie signifie clarifier ses ententes, multiplier les clients lorsque possible, conserver un réel contrôle sur la façon dont le travail est exécuté et assumer ses propres risques d’affaires. À l’inverse, si l’on souhaite être durablement dépendant d’un seul client, avec une sécurité de revenu et un encadrement serré, le statut d’employé est souvent plus cohérent — et plus protecteur.
Autrement dit, le problème n’est pas la dépendance en soi, mais le flou. Le flou entre ce que l’on veut être et ce que l’on fait réellement. Le travail autonome dépendant devient problématique lorsqu’il n’est pas choisi consciemment ou lorsqu’il s’installe par défaut, sans ajustement ni vigilance.
Les besoins spécifiques des travailleurs autonomes dépendants sont donc clairs : comprendre leur situation, savoir où se situent les lignes à ne pas franchir et être outillés pour faire des choix éclairés. Reconnaître cette réalité permet de réduire le stress inutile et de reprendre du contrôle, sans renoncer à l’autonomie qui motive tant de djobeurs.
Le travail autonome dépendant n’est pas une anomalie du marché du travail. C’est l’un de ses reflets contemporains. Le nommer, l’expliquer et en parler sans dramatiser, c’est déjà offrir aux travailleurs indépendants un levier essentiel : celui de la lucidité.
Références
CNESST. (s.d.). Distinction entre travailleur et travailleur autonome. Gouvernement du Québec. https://www.cnesst.gouv.qc.ca
Revenu Québec. (s.d.). Travailleurs autonomes. Gouvernement du Québec. https://www.revenuquebec.ca
Rudner, H. (2022). The dependent contractor in Canadian employment law. Rudner Law. https://www.rudnerlaw.ca
Sport Law Canada. (2021). Dependent contractors and economic vulnerability. https://sportlaw.ca




